DRÔLERIE

 

                              par Norodom Sihanouk

 

Phnom Penh, le 30 Août 2003

 

Nay UON, un irrésistible "Maurice Chevalier" Lao.

 

 

 

          Début de la Décennie 1930.

 

          A cette époque-là, je n'avais pas encore 10 ans d'âge. Mais je n'ignorais pas qu'il y avait entre ma maison natale (celle de ma Mère) et celle de mes grands-parents paternels (Leurs Altesses Royales le Prince et la Princesse Norodom Sutharot) un théâtre privé qui présentait des opérettes khmères fort appréciées de notre bon Populo, de notre Bourgeoisie et, last but not least, de notre Royal Family (y compris mes grands-Parents paternels).

 

          Mon Père (le Prince Suramarit) et ma Mère préféraient se rendre au cinéma pour voir des films français ou … hollywoodiens (U.S.A.). Mon Père était un excellent musicien moderne (flûte et saxophone soprano) et préférait être, autant que possible, avec son orchestre de musique moderne dont le Chef et le Sous-Chef étaient de race philippine.

 

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          M'amenaient souvent au théâtre précité mes grands-parents paternels.

 

          La grande vedette masculine de nos opérettes khmères était paradoxalement un … Laotien. Je ne saurais dire quels étaient ses vrais nom et prénom. Mais ses "fans" (dames du peuple, de la bourgeoisie et certaines princesses) l'appelaient, avec une béate admiration, "Nay UON" ("Nay" en thai ou lao = "Neay" en Khmer = intraduisible en français. Ce n'est pas "Monsieur". Ce n'est pas "Gentleman").

 

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          A propos de "Nay UON" que mon Père appelait "le Maurice Chevalier laotien", une Princesse khmère d'un certain âge en était tellement amoureuse (un amour d'ailleurs sans résultat sexuel)  qu'elle en fut morte … d'une façon tragi-comique, plus comique que tragique selon mon Père.

 

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          Mon Père eut la bonté de me raconter, et cela, en riant jusqu'aux larmes, l'histoire de la mort de cette Princesse amoureuse sans espoir d'être aimée :

 

          Ladite Princesse s'était rendue, chaque soir, au fameux théâtre pour pouvoir y admirer à satiété "son Nay Uon sur scène".

 

          Un matin, il lui prenait envie d'imiter "Nay Uon dansant et chantant toujours avec un charme et une élégance inouïs", et cela, en la présence de quelques amies (bourgeoises).

 

          Notre (pas belle) Princesse se mit alors à danser et chanter comme si "elle" était "lui", c'est-à-dire Nay Uon !

 

          Or, la terrasse de sa vieille maison en bois sur pilotis était devenue, à cause de cette "vieillesse", très branlante avec ses planches en bois … pourri.

 

          Certaines de ces planches finirent par se casser sous le poids de la passion avec laquelle la Princesse imitait Nay Uon dans sa performance théâtrale.

 

          La pauvre Princesse tomba avec les planches au bois pourri. Sa chute causa sa mort (presque instantanée). Elle s'en alla dans un "au-delà" où ne pouvait la rejoindre un Nay Uon beaucoup plus jeune qu'elle et dans une forme éblouissante dont se félicitaient des admiratrices "intéressantes" et prêtes à tomber dans les bras vigoureux de ce Don Juan venu du Laos voisin.