CHAPITRE VI
LES NÉGOCIATIONS DE PARIS ET
MON EXIL VOLONTAIRE EN THAÏLANDE
En quittant les Etats-Unis, je ne rentrai pas directement au Cambodge, mais m'arrêtai à Tokyo pour attendre les résultats des négociations de Paris.
Je pensais, en effet, que si ces négociations tardaient à porter leurs fruits, j'aurais à l'étranger plus de liberté de manœuvre pour amener la France au but que je visais pour mon Pays.
Après de laborieuses discussions avec les hauts fonctionnaires, représentants du Gouvernement Français, la délégation cambodgienne (composée de S.E. Penn Nouth et S. E. Sam Sary, auxquels avait bien voulu se joindre, pour les questions militaires, S.A.R. Samdech Monireth) signa le 9 mai 1953 “diverses propositions”, à soumettre aux gouvernements français et khmer sur les modifications à apporter au statut du Cambodge.
Le Conseil de Régence et le Conseil Consultatif National émirent alors le vœu de me voir revenir au Pays pour examiner en Conseil des Ministres les «propositions» rapportées de Paris.
A l'examen, il m'apparut bien vite que ces propositions ne constituaient que des solutions bâtardes à nos problèmes.
Si elles étaient entérinées, au lieu de détendre et d'améliorer les relations entre les deux pays, elles risqueraient de les détériorer.
Les conséquences pouvaient être graves et la déception des Cambodgiens immense après ces jours d'espoir et d'exaltation qui suivirent ma retentissante déclaration au «New York Times».
Conscient de ce que, par les moyens «ordinaires», il ne nous serait guère possible (S. E. Penn Nouth m'en donna pleine confirmation) d'obtenir plus de la France, dont les maigres concessions du 9 mai constituaient le maximum de ce qu'elle pouvait nous consentir, je dus rechercher un moyen «extraordinaire» d'amener la France à réviser son attitude. C’est ainsi que fut décidé cet exil en Thaïlande, que beaucoup de personnalités et de journaux «occidentaux» considérèrent comme “une fugue ridicule, saugrenue, qui était typiquement le fait d’un monarque capricieux et inconséquent».
Voyons quels étaient les principaux points des propositions du 9 mai 1953 (ils étaient en fait bien éloignés du but visé: une indépendance, une souveraineté réelles).
Les questions militaires
En temps de paix, les forces françaises n'occupent pas de «secteurs». Elles sont cantonnées dans des garnisons. Le chef des troupes françaises n'exerce pas de commandement sur le territoire du Royaume; il est le Conseiller militaire du Roi.
Mais, en temps de guerre, (c'est-à-dire pendant la lutte contre le Vietminh), ces dispositions n'étaient pas valables.
Le Général français, précisait le texte du 9 mai. «gardera sous sa responsabilité certains secteurs»... (ce qui peut être le statu-quo). «Le Roi deviendra le Commandant de tous les secteurs khmers (ce qui est une «lapalissade») et disposera d'un «Etat-Major Général Mixte, dirigé, si besoin est, par un chef d’Etat-Major français».
Il était dit enfin que «Sa Majesté est responsable du maintien de l'ordre et de la sécurité intérieure du Royaume”. Ce n'était pas compatible avec le fait que tous les secteurs ne lui étaient pas transférés.
Les questions judiciaires
Les propositions du 9 mai prévoyaient: «Il a été reconnu que le transfert immédiat des Chinois à la justice nationale n'était pas possible...»
« Les nationaux Français sont justiciables des juridictions à composition mixte.
«Tous les étrangers (autres que les Chinois) seront justiciables des juridictions nationales».
Mais, en fait les ressortissants de l'Union Française échappaient aux juridictions. «Il était dit, en effet,... Position française: (l es originaires des “territoires associés et des protectorats doivent relever des juridictions mixtes».
Quant à ces juridictions «mixtes», leur composition (proposée par la France) variait selon les cas. Cela ne pouvait donner lieu qu'à des critiques sans fin.
Voici quelques exemples:
Pour les juridictions de 1ère instance: présidence changeante (française ou khmère), si un Français ou un Khmer est en cause, etc...
Pour les juridictions d'appel: Trois juges mais deux juges français si un Français est en cause.
Pour la Cour criminelle: «Lorsqu'il n'y aura que des Français en cause, le président sera un magistrat français».
Les propositions françaises, concernant la législation, précisaient: «En matière civile et commerciale, ainsi qu'en matière de procédure civile et commerciale, la loi française régulièrement promulguée au Cambodge est applicable à toutes les contestations entre Français».
En ce qui concerne la Cour de cassation, la France proposait la création, près de la Cour de Cassation de Paris, d'une juridiction, à composition mixte franco - cambodgienne, pour juger les pourvois formés contre des décisions de justice rendues dans des affaires n'intéressant que des Français. Toutes les autres décisions rendues par des juridictions à composition mixte relèvent d'une section à composition mixte de la Cour de Cassation cambodgienne siègeant à Phnom-Penh.
On voit combien étaient compliquées et décevantes les solutions proposées par la France qui éludait les véritables solutions de la crise qui s'aggravait chaque jour.
Les questions économiques et financières
Nous n'avions pu obtenir de modifications sensibles aux accords de Pau, mais simplement de vagues promesses.
Dans la dernière partie du texte, signé le 9 mai 1953 S. E. Penn Nouth, pour le Cambodge, et M. R. Tézenas du Montcel, pour la France, notre délégation avait proposé d'inclure les paragraphes suivants :
«Le gouvernement cambodgien souhaite l'assouplissement de cette Convention (annexe au Traité franco-khmer) par une disposition prévoyant que la parité entre la piastre et le franc ne puisse être modifiée que par accord mutuel et non après consultation».
«La position française est qu'une telle disposition entraînant modification du Traité franco-khmer du 8 novembre 1949 devrait faire l'objet d'une proposition d'inscription à l'ordre du jour du Haut-Conseil».
La France ne tint pas compte de ce souhait. Le 11 mai 1953, elle prit la décision, unilatérale, de modifier la parité piastre-franc, la ramenant à 10 francs pour 1 piastre.
Dans sa lettre, en date du 14 mai 1953, adressée au Haut-Commissaire de France, S. E. Penn Nouth déclarait, entre autres:
«En vous exprimant toute sa surprise à ce sujet, j'ai l'honneur de vous faire connaître que le gouvernement royal laisse au gouvernement français l'entière responsabilité quant aux conséquences de cette décision unilatérale...
«Ladite décision ayant été prise par le gouvernement français en violation de l'article 1er de la Convention financière annexée au Traité franco-khmer du 8 novembre 1949, le gouvernement royal du Cambodge fait toutes réserves en ce qui concerne l'application dans l'avenir des traités, accords et conventions passés entre la France et le Cambodge».
A la lumière de tous ces faits (1) mes lecteurs s'expliqueront sans peine mon changement d'attitude.
Soit par malveillance, soit par légèreté, beaucoup d'observateurs français et étrangers crièrent au «coup de théâtre» et à «l'inconséquence».
Georges Duhamel nous rend justice
Une lumière vint pourtant de France, qui éclaira la religion des uns et des autres et amena le gouvernement français, quelques mois plus tard, à prendre au sérieux mes revendications et à résoudre nos problèmes.
Cette lumière venait d'un écrivain fort connu et estimé, M. Georges Duhamel, de l'Académie française, qui écrivit dans le Figaro du 7 juin 1953 :
« Cette décision prise par le Roi du Cambodge, et qui vient compliquer de manière dramatique les événements d'Indochine, on aurait grand tort de la considérer comme le résultat d'un caprice, comme la manifestation d'une fantaisie princière et juvénile.
«Les observateurs attendaient quelque chose de tel et, s'ils ont été bouleversés par la gravité de l'acte, ils ne peuvent pas en être étonnés…
« J'ai passé quelques jours à Phnom-Penh, en 1947. J'accompagnais M. Bollaert, et nous revenions du Laos où nous avions entendu, au Palais de Vientiane, le Roi de Luang-Prabang déclarer solennellement l’adhésion de son pays à l'Union Française. Nous trouvâmes Phnom-Penh en proie aux réjouissances. On allait célébrer la Fête des Eaux...
... Il y eut, un soir, un grand dîner au Palais Royal. L'assistance était belle, nombreuse, assez gaie, somme toute, car le Cambodge semblait en paix. Au dessert, le jeune Roi leva son verre, puis il fit, dans un français excellent et mordant, un discours énergique et net dans lequel il reconnaissait l'appartenance de son pays à l'Union Française tout en annonçant, en termes fort clairs, que cette concorde ne serait pas éternelle si le Cambodge ne recevait pas, à brève échéance, des satisfactions essentielles.
«J'eus le sentiment que peu de personnes prêtaient à cette semonce l'attention qu'elle méritait. Après quoi, il y eut un feu d'artifice, des danses, des divertissements... J'avais quelque peine à prendre intérêt à tout cela.
«Le lendemain était justement le jour de la Fête des Eaux. Le Roi nous pria, M. Bollaert et moi, de faire, après le spectacle nautique, une promenade sur les Quatre Bras. On appelle ainsi le lieu où le Mékong reçoit des affluents et s'élargit en une vaste plaine liquide. De la vedette royale je pense qu'un officier de marine se fût difficilement contenté.
Elle était plus que modeste. Le Roi la pilotait lui-même et nous étions seuls avec lui.
«Il parla, pendant toute la promenade, avec beaucoup d'autorité. Ses propos n'étaient pas ceux d'un Seigneur féodal, mais ceux d'un homme impatient du joug, impatient de tout joug...
«... Il y eut d'autres cérémonies naturellement..,
«Le Roi remit des décorations à ses hôtes ... Je regardais son jeune visage et je n'y voyais pas s'épanouir les sourires de la détente.
«Depuis, sans entrer effectivement dans la fournaise, le Cambodge a perdu cette paix qui semblait alors édénique, tout comme celle du Laos, pour qui songeait à l'atmosphère empestée des «Trois Ky». Depuis, le brigandage a commencé de tourmenter le Royaume. Le jeune Roi a fait des déclarations qui ont surpris tout le monde, sauf ceux qui l'ont écouté soigneusement quant il prenait la parole en public et s'exprimait de sa voix nette quelque peu agressive...
«... Toute cette partie du globe est en ébullition: les Anglais doivent entretenir des forces non médiocres en Birmanie, eux qui nous donnent si volontiers des conseils en matière de colonialisme. Les Hollandais ont dû quitter l'Indonésie à la pression des Américains qui ont eux-mêmes un si visible désir de quitter la Corée. Alors, je pense aux propos sévères et menaçants du Roi Norodom. Alors je me demande si tous les membres de l’Assemblée Nationale ont, du moins, la curiosité d'ouvrir de temps en temps le Petit Larousse, par exemple, de regarder les cartes et de lire ce qui concerne le monde khmer en particulier et l'Indochine en général».
Qu'il me soit permis d'adresser ici à M. Georges Duhamel ma profonde gratitude, car il a fait, très noblement, justice des légendes qu'on a tissées autour de ma personne «soi disant capricieuse, attachée aux plaisirs et non consciente de ses devoirs», et des calomnies qu'on a déversées sur mon compte, déformant également l'histoire contemporaine de mon pays. Certains n'ont-ils pas dit que je suis devenu un patriote et ai pensé aux intérêts supérieurs de ma Patrie, seulement après que M. Son Ngoc Thanh (2) ait pris le “maquis”, à Siemreap !
Notes :
(l) - Je dois y ajouter l’envoi, le 29 avril 1953, d'un message personnel de M. Foster Dulles, qui me parvint à Tokyo, soulignant en particulier «la nécessité pour le Cambodge et la France de coopérer ensemble dans une atmosphère de complète harmonie, au moment où la menace d'invasion communiste se précise venant du Royaume voisin, le Laos». M. Dulles assurait mon pays que «les Etats-Unis d'Amérique s'appliquent à intensifier et accélérer leur aide afin de préserver le peuple khmer de l'agression communiste ». Je compris alors que même l'Amérique, «championne de l'anti-colonialisme», ne comprenait pas nos légitimes aspirations. Il me fallait désormais ne compter que sur moi-même et mon Peuple pour faire aboutir cette « Croisade ».
(2) - Retour de M. Son Ngoc Thanh de France: 1951. Séjour de M. M. Bollaert et Duhamel:1947.