LE CALICE JUSQU’À LA LIE,

 PREMIÈRE PARTIE - CHAPITRE II

 

Dépendant de la Chine

         Dans la matinée du 19 Mars, l’appareil soviétique, qui me transporte, moi et mon infortune, atterrit à Pékin. 

        Quel accueil, et quel réconfort, après les heures épouvantables que je viens de vivre ! Les plus hautes personnalités gouvernementales chinoises, le Premier ministre Chou En-Laï en tête, me saluent cordialement à l’aéroport. Le corps diplomatique, chose plus surprenante, est (presque) au grand complet.

        Dans la voiture officielle qui bat pavillon du Royaume du Cambodge et de la République Populaire de Chine, mon ami Chou En-Laï me confie : « Dès hier soir, j’ai fait savoir aux chefs de toutes les missions diplomatiques que le gouvernement chinois continuait à vous considérer comme le seul chef légal de l’État du Cambodge... et je leur ai fait savoir qu’il souhaitait vivement la présence à l’aéroport, pour vous saluer, de tous les Ambassadeurs et Chargés d’affaires. Ils étaient quasiment tous là et j’en suis heureux".

        Jusqu’à notre dernière entrevue, en septembre 1975, à la veille de sa mort, Chou se conduira envers moi en grand ami et allié et n’épargnera aucun effort pour montrer à son peuple et aux observateurs étrangers - ainsi, bien sûr, qu’à moi-même - que je reste, pour lui en particulier et pour la Chine, un chef d’État à part entière en même temps qu’un ami privilégié, digne de tous les égards.

        Lui et le Président Mao, que je verrai bientôt, pousseront la courtoisie et la délicatesse (j’allais dire : la coquetterie), jusqu’à m’assurer, avec toutes les apparences de la sincérité (quels excellents diplomates !), que je sors « considérablement grandi » de mes épreuves, car je me suis refusé à céder devant les forces du mal. Bien au contraire, j’ai maintenu fermement ma position pro-populaire et anti-impérialiste. Mieux (à leurs yeux), j’ai décidé de rassembler dans un « Front uni national » tous les patriotes khmers, y compris mes anciens adversaires khmers rouges, pour lutter jusqu’au bout contre les traîtres putschistes et leurs protecteurs américains impérialistes, en vue de libérer ma patrie.

        Tandis qu’à Phnom Penh et dans la plupart des capitales occidentales on m’injurie et me traîne dans la boue, à chacun de mes déplacements, à l’étranger mais aussi à l’intérieur de la Chine, Chou En-Laï, qui est pourtant un homme très occupé, se fera un devoir, soit de m’accompagner, soit de se rendre, selon le cas, à ma résidence, à la gare ou à l’aéroport pour me saluer, me souhaiter un heureux voyage ou me féliciter du succès de ma tournée.

        La Chine mettra à ma disposition et à celle de l’équipe gouvernementale et administrative que je constituai tout un complexe de beaux et solides bâtiments formant un village très confortable... et bourgeois - et cela en plein centre de Pékin, à quelques centaines de mètres de la célèbre place Tien An Men et du grandiose Palais du Peuple, où se tiennent les grandes réceptions nationales et diplomatiques.

        Ma Résidence personnelle est une vaste et luxueuse demeure, avec de nombreux serviteurs, une brigade de cuisiniers de talent, un secrétariat bien fourni et tous les services d’un Palais royal (intendance, parc de voitures, personnel d’entretien des bâtiments et des jardins, installations sportives, cinéma, etc.).

        Certains observateurs occidentaux se sont demandé si la mise (permanente) à ma disposition de ces bâtiments avec parc et jardins, qui avaient appartenu voilà quelques décennies à la France, qui en avait fait sa Légation, ne comportait pas une signification politique. Je ne le pense pas. Chou En-Laï m’a d’ailleurs confié que cet ensemble avait servi précédemment de Ministère des Affaires étrangères et qu’il était au demeurant – « le seul digne du chef de l’État et de la Résistance khmers ».

        Est-ce mon « orgueil » qui me poursuivait pendant mon exil doré à Pékin ? Le fait est que plus je me verrai dépendant de la générosité chinoise, plus je me sentirai gêné, humilié.

        A Bandung, en 1955, lors de mes voyages en Chine ou des visites de mes grands amis chinois au Cambodge, j’éprouvais beaucoup de plaisir et de satisfaction de mes rencontres avec Chou En-Laï et le Président Mao. Mais après 1970, pendant mon exil, je me sentirai affreusement gêné et quelque peu honteux de recevoir une aussi fastueuse hospitalité et de constater que les dirigeants chinois agissent envers moi exactement, comme si rien ne s’était passé le 18 Mars 1970, comme si j’étais un chef d’État ami, en visite... prolongée.

        L’explication de cette gêne est simple. Avant Mars 1970, j’étais vraiment l’égal de Chou et de Mao, car j’étais à la tête d’une nation très fière et très indépendante. Désormais, je ne suis plus qu’une fiction de chef d’État, un « Jean sans terre » vivant aux crochets d’un État très amical, certes, mais étranger.

        Mes hôtes feront tous leurs efforts pour me persuader que mes craintes et mes scrupules ne sont pas de saison, qu’un avenir brillant m’attend au bout de la route. Jusqu’à sa mort, Chou En-Laï m’affirmera que, selon ses sources, le peuple khmer de l’intérieur me reste profondément attaché (ce qui est vrai pour le « petit peuple », la paysannerie notamment) et que les Khmers rouges, après la victoire, me feront jouer un grand rôle dans la reconstruction de mon pays (promesse que les faits ont cruellement démentie).

        Chou ira jusqu’à dessiner devant moi un tableau prometteur de la contribution chinoise à la reconstruction du Cambodge : il m’annonce que la Chine m’offrira un superbe palais pour les réceptions d’État et rénovera, agrandira et embellira notre stade olympique où, précise-t-il, je devrai organiser les seconds « Ganefo » (Games of the new emerging forces) pour le plus grand prestige du Cambodge ! Je crois que Chou était sincère, mais qu’il ne pouvait prévoir la suppression des réceptions et des sports (entre autres suppressions plus graves) par ses amis khmers rouges...

        Plusieurs fois par semaine, Chou viendra en ma résidence m’entretenir des affaires cambodgiennes et internationales urgentes. Il se refusera toujours à ce que je me déplace vers lui. Par contre, sa femme et lui m’inviteront plusieurs fois, ainsi que mon épouse, à aller dîner « en famille » dans leur petite et très modeste résidence. Il préparera pour moi d’innombrables programmes de visites officielles dans les grandes villes et les provinces chinoises. Partout, des dizaines ou des centaines de milliers de personnes, vêtues de neuf avec des costumes très colorés, dansant, chantant, agitant des drapeaux et des fleurs, poussent d’interminables vivats et me réservent un accueil d’une ampleur et d’un faste sans précédents dans les annales des chefs d’État... y compris moi-même, quand j’avais encore un pays... et un peuple à ma dévotion.

        Les lauriers que m’offriront mes amis chinois ne me feront que mieux ressentir l’amertume et la déchéance prononcée contre moi par des ennemis qui naguère m’avaient juré fidélité. Ce sont les Brutus qui abattent les César.

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        Certains journalistes qui se veulent historiens écriront que, pendant plusieurs jours après mon arrivée à Pékin, le 19 Mars, le gouvernement chinois hésita fort à soutenir ma cause. Personnellement, je n’ai pas ressenti cette hésitation.

        Dès notre premier entretien à ma Résidence, Chou En-Laï et moi sommes tombés d’accord pour que le fait accompli établi par les putschistes de Phnom Penh ne soit jamais entériné et que la « légalité » du nouveau régime khmer soit contestée jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à l’éradication complète de ce régime.

         Toutefois, Chou me transmet un message verbal très clair et honnête du Président Mao, qui dit en substance : « La République Populaire de Chine respectera scrupuleusement toute décision que le Prince Norodom Sihanouk prendra ; s’il désire mettre fin à sa carrière politique, compte tenu du coup d’État d’hier, la Chine s’inclinera devant sa décision (le message ne précise pas si, dans un tel cas, Pékin reconnaîtra le régime des putschistes phnompenhois) ; mais si le Prince Sihanouk n’accepte pas le fait accompli et décide de prendre la tête d’un mouvement national de résistance anti-américaine et de libération du Cambodge, la Chine soutiendra le Prince Sihanouk à fond et lui accordera toutes les aides voulues (sauf les aides en soldats chinois) pour que la lutte patriotique et juste soit victorieuse ; en persévérant dans la lutte, le Prince triomphera. Cependant, il convient de signaler au Prince que la lutte sera longue, ardue, et comportera des moments décourageants ; avant de prendre une décision définitive, il importe au Prince de bien réfléchir une fois engagé dans le chemin très difficile de la lutte, le Prince ne pourra plus reculer ; il est averti qu’il y aura des moments où il aura la tentation de lâcher prise, de renoncer ; que le Prince prenne tout son temps, réfléchisse mûrement, pèse soigneusement le pour et le contre, avant de prendre une décision définitive ».

         Le problème, pour la Chine, est de savoir si Sihanouk, que certains Occidentaux dépeignent inlassablement comme « capricieux et changeant », se sent assez motivé, assez sûr de lui, pour s’engager sur le chemin sans retour et semé d’embûches qu’implique une lutte de longue haleine contre les « lonnoliens » et leurs maîtres américains.

         Au fond, je comprends les préoccupations des Chinois. Si j’abandonnais la lutte à mi-chemin, non seulement je me couvrirais de honte vis-à-vis de mon peuple et de l’histoire, mais la Chine, pour avoir joué ma carte, se couvrirait de ridicule. Si Sihanouk refuse de s’engager à fond, autant s’efforcer de se concilier les nouveaux maîtres de Phnom Penh, qui ne souhaitent nullement se faire de la Chine une ennemie.

         La suite de cette histoire est contée en détail dans mon livre, écrit en collaboration avec Wilfred Burchett : « La CIA contre le Cambodge », paru chez Maspero à Paris. Je n’y reviendrai donc pas.

         Mais mes lecteurs sont en droit de me demander pourquoi j’ai décidé de continuer la lutte. Ils trouveront ma réponse dans le chapitre qui suit.

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APPENDICE

 Extrait du BULLETIN de l’Agence de Presse de la R.P. de Chine, HSINHUA :

033014 - La clique de droite cambodgienne sème la discorde entre la Chine et Samdech Norodom Sihanouk, Chef de 1’État du Cambodge, mais ses efforts seront vains.

Pékin, 30 mars 1970 (Hsinhua). - Le coup d’État déclenché, à l’instigation de l’impérialisme américain, par la clique de droite cambodgienne contre Samdech Norodom Sihanouk, Chef de l’État du Cambodge, a provoqué le mécontentement et la résistance des Cambodgiens de plus en plus nombreux. Pour se tirer d’embarras, la clique de droite cambodgienne va jusqu’à inciter ses sous-fifres à répandre des mensonges pour subsister.

UPI rapportait le 28 mars de Phnom Penh : Selon Trinh Hoanh, « député » de l’« assemblée nationale » du Cambodge, Nay Valentin, ancien ambassadeur du Cambodge en Chine, a fait savoir dans un rapport adressé aux autorités du coup d’État de Phnom Penh que le ministère chinois des affaires étrangères aurait dit à Valentin que la Chine « est embarrassée » par la présence du prince Norodom Sihanouk en Chine.

 Pour tirer au clair l’affaire, nos correspondants ont rencontré Nay Valentin le 30 mars après-midi. Invité à répondre s’il avait dit que la Chine « est embarrassée » par la présence du prince Norodom Sihanouk en Chine, Valentin a nié, en déclarant « Je n’ai jamais dit cela, jamais. Personne au ministère chinois des affaires étrangères ne m’a jamais dit cela. » Il a dit qu’il allait « démentir ».

 Nos correspondants ont fait savoir à Nay Valentin : le gouvernement et le peuple chinois respectent et soutiennent toujours la politique de paix, d’indépendance, de non-alignement et de sauvegarde de l’intégrité territoriale, cette politique préconisée par Samdech Norodom Sihanouk, Chef de l’État du Cambodge, et le gouvernement chinois reçoit toujours celui-ci comme Chef de l’État. Qu’est-ce qu’il y a qui nous « embarrasse » ? Ce mensonge est sans aucun fondement.

 Devant les faits irréfutables, Nay Valentin a admis que ce mensonge était « sans fondement ». Il a ajouté : « Votre gouvernement reçoit Samdech Norodom Sihanouk comme Chef de l’État et hôte distingué, nous le savons. »

Maintenant tout est clair : le ministère chinois des affaires étrangères n’a jamais dit à Nay Valentin que la Chine « est « embarrassée » par la présence du prince Norodom Sihanouk en Chine ». Il s’agit là d’un mensonge pur et simple, répandu avec un motif inavoué. En liaison avec la situation difficile devant laquelle se place la clique de droite cambodgienne, on voit facilement que la propagation de cette rumeur par le soi-disant « député » Trinh Hoanh parmi des journalistes américains n’est pas fortuite, qu’elle a été inventée délibérément par la clique de droite cambodgienne, à l’instigation de l’impérialisme américain, et qu’elle vise à semer la discorde entre la Chine et le Chef d’État du Cambodge, Samdech Norodom Sihanouk, à saper la profonde amitié liant les peuples chinois et cambodgien et à détourner l’attention du peuple afin de permettre à la clique de droite de se tirer d’embarras. Mais tout cela est peine perdue. La position juste et solennelle du peuple chinois, celle de soutien au Chef de l’État du Cambodge, Samdech Norodom Sihanouk, est au vu et au su de tout le monde, et la profonde amitié entre les peuples chinois et cambodgien ne peut être sabotée par qui que ce soit. En passant des jours à répandre des mensonges, la clique de droite cambodgienne ne fera que révéler davantage ses traits hideux.

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