Première Partie

Chapitre 6

 

MON PRÉTENDU "RALLIEMENT"

AUX KHMERS ROUGES

--------------------------------------------

 

 

À partir de Mai 1970, de nombreux journalistes et écrivains occidentaux ont affirmé que, rejeté par ses propres ministres, députés, officiers supérieurs et hauts fonctionnaires, Norodom Sihanouk s'était "rallié" à ceux qui avaient toujours lutté contre lui et son régime, à savoir les Khmers rouges.

 

Dans un précédent chapitre, j'ai rappelé que j'avais lancé de Pékin, le 23 Mars 1970, un appel au peuple khmer - notamment à ceux qui me soutenaient contre les putschistes et leurs maîtres étrangers - l'invitant à mener une lutte armée pour la libération de notre patrie.

 

Je n'ai envoyé, ni alors ni plus tard, de message aux communistes cambodgiens. À Pékin, à Hanoi, avant ou immédiatement après mon message du 23 Mars, je n'ai pris, directement ou indirectement, aucun contact avec les Khmers rouges ou avec les Khmers vietminh (pro-vietnamiens). En 1977 et 1978, Pol Pot (qui en 1970 s'appelait Salot Sâr) affirmera dans ses discours radiodiffusés qu'il se trouvait, le jour même du coup d'État dirigé contre moi, à Pékin, auprès de ses "camarades chinois" Mao Tsé-Toung et Chou En-Laï. 'Pol Pot se vantera d'avoir demandé aux dirigeants chinois de conseiller à Sihanouk d'adopter une "attitude ferme" vis-à-vis des putschistes pro-américains et de lutter jusqu'au bout, sans esprit de compromis, "contre la clique des traîtres, valets de l'impérialisme américain".

 

À cet égard, je dois préciser qu'à Pékin je n'ai pas vu l'ombre de Pol Pot (dont la présence en Chine à un tel moment, si elle est confirmée, serait plutôt curieuse) et que les dirigeants chinois ne se sont jamais permis de me conseiller d'adopter telle ou telle ligne de conduite.

 

Chou En-Laï, à la veille de la formation de mon gouvernement de lutte pour la libération nationale, se bornera à conseiller à mes collaborateurs de ne pas appeler notre gouvernement : "gouvernement révolutionnaire", ni notre État : "État populaire" du Cambodge, comme certains de mes collaborateurs nationalistes, avec un zèle révolutionnaire tout neuf, l'auraient voulu. Le Premier ministre chinois souhaitait que la résistance khmère et moi-même menions notre lutte sous le signe de la légitimité et de la continuité : légitimité de Sihanouk en tant que chef de l'État khmer, continuité du régime royal illégalement renversé par des traîtres.

 

Chou En-Laï se présenta chez moi pour me demander de conserver, tant pour notre État que pour notre gouvernement, le qualificatif de "royal". Si vous n'adoptez pas ce terme, me dit en substance mon vieil ami, vous légitimerez ipso facto le putsch de Lon Nol et votre régime perdra toute base constitutionnelle. Il fallait, de l'avis du grand homme d'État chinois, que la Constitution du Royaume du Cambodge fut préservée, quitte à "radicaliser" le régime pour les besoins de la lutte anti-fasciste et anti-impérialiste. "Votre principale force, en plus de votre popularité qui est intacte parmi votre peuple, est constituée par votre légalité et la constitutionnalité de votre gouvernement", ajouta-t-il.

 

Je suis certain que si Pol Pot et son équipe avaient eu, en 1970, le droit de décider de la Constitution et du régime khmers, ils les auraient enterrés tout aussitôt, sans la moindre hésitation - comme ils ne manqueront pas de le faire dès l'acquisition de la victoire finale, le 17 Avril 1975. Les larges vues, la finesse politique et diplomatique sont, à l'évidence, le propre des Chinois...

 

En fait de "ralliement", j'ai reçu, au lendemain de ma déclaration du 23 Mars, un télégramme enthousiaste du trio Khieu Samphân, Hou Yuon et Hu Nim - et une lettre chaleureuse du groupe "Pracheachon" (le Peuple), parti communiste pro-vietnamien, me félicitant de mon appel et déclarant me soutenir et s'intégrer au FUNK (Front uni national khmer).

 

Ainsi, en Mai 1970, les deux groupes de communistes khmers : les pro-chinois et les pro-vietnamiens confirmaient officiellement leur adhésion à ma personne, me reconnaissant formellement comme chef de l'État et Président du FUNK.

 

Dans un télégramme officiel en date du 28 Mai 1970, M. Keo Meas (dont une avenue de Phnom Penh, en 1980, portera le nom) me dira, au nom du Comité Exécutif du parti "Pracheachon" :

 

"En tant que membre du FUNK, le Comité Exécutif Vous renouvelle, Samdech, notre soutien total. ( ... ) Fidèles aux intérêts suprêmes de la Patrie et de la Nation, nous nous engageons à nous unir étroitement avec les autres membres du FUNK, à oeuvrer au renforcement de notre union nationale, à lutter de toutes nos forces pour mettre en échec les menées d'agression des impérialistes américains, renverser la clique des traîtres Lon Nol/Sirik Matak et réaliser à tout prix le programme du FUNK et le programme d'action du GRUNK (Gouvernement royal d'Union nationale du Kampuchea). Veuillez agréer, Samdech, l'expression de notre très haute considération" (texte français d'origine).

 

Peu auparavant, je prenais connaissance d'un communiqué" officiel du MULP (Mouvement d'Union de lutte du Peuple, dont faisaient partie MM. Khieu Samphân, Hou Yuon, Hu Nim et Son Sen), rendant compte de sa réunion des 7 et 8 Mai 1970. En voici des extraits significatifs :

 

"Répondant à l'appel lancé le 23 Mars 1970, à Pékin, par Samdech Norodom Sihanouk, chef de l'État, ils (les membres du MULP) se sont dressés pour la lutte, ont pris les armes et ont lancé des attaques héroïques, violentes et foudroyantes contre l'impérialisme américain et la clique des traîtres Lon Nol/Sirik Matak, tant dans les régions urbaines que rurales. ( ... ) Le MULP appelle tous les compatriotes ( ... ) à s'unir plus étroitement encore autour du FUNK, avec le chef de l'État, Samdech Norodom Sihanouk, comme Président, à soutenir plus activement le Gouvernement royal d'Union nationale du Cambodge dirigé par Samdech Penn Nouth ... " (texte français d'origine).

 

À la lecture de ces textes officiels (en français) émanant des chefs communistes khmers, les observateurs honnêtes reconnaîtront que ce sont les "rouges" eux-mêmes qui se sont ralliés à Sihanouk, et non le contraire.

 

Je sais parfaitement que c'est poussés par la nécessité et pour défendre leurs seuls intérêts que Khmers rouges et Khmers vietminh ont rejoint le camp de Sihanouk. Il n'en est pas moins vrai que je n'ai pensé à aucun moment me jeter dans les bras de ces compatriotes communistes. J'avais pensé, au contraire, chercher à obtenir de la R.P. de Chine et de la R.D. du Vietnam qu'ils m'aident à me transporter au Cambodge où j'aurais pu, avec l'aide de mes alliés vietnamiens et chinois, constituer ma propre armée nationaliste et diriger son combat.

 

Entre Mars 1970 et Février 1973, je n'ai pas cessé de demander à mes amis d'alors, Chou En-Laï et Pham Van Dong, de m'aider à regagner le Cambodge pour m'occuper de mes très nombreux partisans.

 

À cette époque-là, j'allais fréquemment à Hanoï où, régulièrement, l'Ambassadeur de l'Union Soviétique me demandait audience. Ce diplomate ne me cachait pas que son gouvernement souhaitait vivement me voir quitter Pékin et rentrer au Cambodge pour mener à la tête de mon peuple la lutte de libération nationale...

 

J'ai répondu franchement aux Soviétiques que les Khmers rouges me donnaient toutes sortes de raisons et trouvaient toutes sortes de prétextes pour m'empêcher de retrouver ma Patrie.

 

Constatant que je n'avais plus d'avenir, les Russes jouèrent par la suite les deux cartes : khmère rouge... et lonnolienne. Mais cela, comme disait Kipling, est une autre histoire !

 ==========================

 

APPENDICE

-----------------

 

DÉCLARATION EN DATE DU 24 MARS 1970

DU COMITÉ EXÉCUTIF DU PARTI COMMUNISTE CAMBODGIEN "PRACHEACHON"

 

Extraits : .... Les impérialistes américains et les traîtres à leur solde avec en tête Lon Nol, Sirik Matak, Cheng Heng, In Tam, Trinh Hoanh, Douc Rasy, Sim Var ont fait le coup d'État du 18 mars, usurpent le pouvoir de Samdech Chef d'État Norodom Sihanouk, sapent la paix, l'indépendance, la neutralité du Cambodge et mettent les Cambodgiens entièrement au service des impérialistes américains. ( ... ) Les impérialistes américains se livrent actuellement à des activités extrêmement cruelles contre notre pays bien aimé. Ils fournissent des armes, de l'argent, des moyens de toutes sortes aux traîtres à leur solde avec Lon Nol en tête dans l'espoir de faire de notre pays une néo-colonie américaine. Soutenus par les impérialistes américains, les traîtres avec Lon Nol en tête font tout pour opprimer, exploiter, piller et massacrer nos compatriotes. Ils arrêtent et tuent avec une cruauté inouïe les personnes qui ne font pas partie de leur groupe. Même le Trône qui n'a qu'un caractère symbolique a dû subir le malheur qu'ils ont créé. Cependant, les activités des impérialistes américains et des traîtres à leur solde avec Lon Nol en tête n'ont pas obtenu les succès qu'ils avaient escomptés. Ils subissent en ce moment de lourdes défaites. Notre peuple a pu réaliser encore plus clairement leur visage de traître. Tous nos compatriotes bouillonnent de haine et engagent des activités pour les anéantir. ( ... ) Nous tenons à préciser à cette occasion que seules l'union de toutes les forces du peuple, la lutte sous toutes les formes pour briser les menées des impérialistes américains et renverser les traîtres à leur solde avec Lon Nol en tête, et la formation d'un gouvernement patriotique ( ... ) respectant, les libertés démocratiques et élevant le niveau de vie du peuple permettront de bâtir un Cambodge vraiment indépendant, pacifique, neutre et prospère. Dans cet esprit, notre groupe approuve et soutient la Proclamation de Samdech Chef d'État Norodom Sihanouk publiée à Pékin le 23 mars 1970. La juste lutte du peuple cambodgien triomphera! ( ... ) Les impérialistes américains et les traîtres de la clique Lon Nol subiront inéluctablement un échec lamentable.

 

========================================