LE CALICE JUSQU'A LA LIE …

DEUXIEME PARTIE

 

Chapitre XIX

 

LA GRISERIE DU SUCCES DE KHIEU SAMPHAN A COLOMBO

 

Août 1976 ... Conférence au sommet des pays non‑alignés à Colombo, capitale de Sri Lanka (alias Ceylan). Tito, comme à Alger (en 1973) et, plus tard, à La Havane (on 1979), sera la grande vedette, réellement respectée et profondément admirée, de cette tapageuse exhibition, ce grand cirque# clinquant et vain, des ‑neutralistes plus ou, moins alignés sur l'URSS, ou les USA, ou la Chine, ou la France, Josip Broz Tito s'achemine allégrement vers sa quatre‑vingt‑dixième année. Solide comme un roc, physiquement et intellectuellement, le chef, ô combien prestigieux, de l'Etat Yougoslave domine en valeur morale tous ses confrères du Sommet.

 

        Et pourtant, la Radio du Kampuchéa Démocratique trouvera le moyen, au lendemain de la réunion de Colombo, de prétendre que, Khieu Samphan y à remporté un succès incomparable et que l'historique tête‑à‑tête (hors‑conférence) Khieu Samphan/Tito a constitué le vrai sommet de la conférence des pays non‑alignée. Les rédacteurs des textes, radiophoniques, à  Phnom‑Penh, s'ingénient, à faire croire, sans qu'ils le disent explicitement, que tout le succès (d'ailleurs, très contestable et très contesté), du "Sommet" de Colombo est essentiellement dû à la Conférence bi‑partite Josip Broz Tito/Khieu Samphan et que le duo Tito/Samphan présidera désormais aux heureuses destinées de la vaste famille des non‑alignés ‑ et de tous les peuples du monde! Les envolées des éditoriaux de Radio Phnom Penh à ce sujet sont proprement délirantes. Il faut dire que le Sri Lanka et la Conférence de Colombo (Août 1976) ont fait bon accueil à la délégation des Khmers Rouges, dont les exploits meurtriers au sein et au détriment de leur propre peuple n'ont nullement ému les gens s'assemblant à Colombo !

 

          La R.P. de Chine avait ardemment souhaité que Norodom Sihanouk acceptât de représenter les K.R. à la Conférence ... Mais Khieu Samphan devait profiter de la démission de Sihanouk pour "percer" enfin au plan international.

 

        Le Gouvernement de la R.P. de Chine, tuteur du Régime khmer rouge, avait quelque raison de s'inquiéter d'un possible insuccès d'une délégation khmère rouge sans la caution, plus ou moins rassurante ou honorable, de Norodom Sihanouk.

 

        Les Chinois avaient tort de s'inquiéter.

 

        Khieu Samphan, Ieng Sary et autres K.R. sont reçus en héros à Colombo. Même les Bouddhistes Ceylanais, même la population fort pieuse de Kandy, ville où se trouvent des reliques du Bouddha, acclament les assassins du Bouddhisme et des autres religions du Cambodge ... alors qu'entre 1979 et 1975, les moines ceylanais ne cessaient de m'envoyer des lettres de réprimande  à propos de mon association avec les Khmers Rouges !

 

        Et dans la résolution de la Conférence, plusieurs longs paragraphes (plus longs et plus importants que les passages concernant le problème palestinien, celui de Rhodésie et autres problèmes cruciaux) sont consacrés à un panégyrique impudique de la Révolution et du mode de gouvernement des Khmers Rouges.

 

        A son retour chez nous, Khieu Samphan me fait l'honneur d'une longue visite au Palais Khémarin. Ma femme et moi le félicitons de son retentissant succès remporté à Colombo. M. Samphân boit du lait. Il savoure sa victoire... Pendant quelques minutes, il ne fait que sourire, les yeux brillant d'une intense satis­faction... Ma femme et moi l'observons attentivement, en silence.

Samphan semble se remémorer ses exploits à la Conférence qui vient de s'achever et doit se dire, en son for intérieur, que décidemment Sihanouk n'est nullement indispensable ou irremplaçable!

 

        Au bout de ces quelques minutes où "un ange a passé", notre héros, se décide à parler. Pendant plus de trente minutes, il ne s'arrêtera pas de raconter ses formidables succès. Il nous dit (je résume): "Notre Discours (il est fort modeste en ne disant pas "mon" discours) a remporté le plus grand succès.

 

        Tout le monde a reconnu que le ton, le fond et la forme, étaient nouveaux (sic). Pour ce qui concerne le fond, on a été enthousiasmé par notre expérience unique dans la réalisation d'une société sans classe, sans riches ni pauvres, une société où règne une parfaite justice sociale à laquelle les autres peuples aspirent en vain. On a beaucoup admiré aussi l'esprit dans lequel nous concevons notre politique d'édification nationale (Ekareach Mchas Kar: rester maître de l'oeuvre, ne compter que sur soi­ même, rester souverain et indépendant en toutes circonstances) et notre politique extérieure (non‑alignement authentique)".

 

        Non‑alignement authentique ? Cela me parait pour le moins exagéré. Il en est de même de "Ekareach Mchas Kar". Mais je ne dis rien.

 

        Khieu Samphân continue: "Nous (sic) avons reçu les félicitations de tous, y compris les Présidents Boumediene (d'Algérie), Moktar Ould Daddah (de Mauritanie)... Et pourtant, ces deux derniers étaient et sont séparés par une dispute à propos du Sahara occidental... Il convient enfin de signaler que j'ai été le seul chef d’Etat à être accompagné à l'aéroport de Colombo, pour la cérémonie du départ, par la Président de la République de Sri Lanka en personne. Les autres chefs d'Etat, à l'occasion de leur départ de Colombo, n'ont été salués que par le Premier ministre, Madame Sirimavo Bandaranaike".

 

        Avec une ironie, non appuyée, je fais remarquer que "grâce à notre (sic) Angkar et au Président Khieu Samphân, notre Kampuchéa se hausse désormais au tout premier rang des pays les plus prestigieux du monde et le régime du Kampuchéa Démocratique atteint au firmament de la popularité universelle".

 

        Khieu Samphân ne me répond pas, mais sourit en me regardant avec un orgueil vengeur...

 

        J'imagine qu’en dépit du triomphe sans précédent de M. Khieu Samphan au Sri Lanka, des chefs d'Etat tels que le Maréchal Tito, le Président Boumediene, le Président Ould Daddah auxquels je suis lié par une amitié d'une qualité exceptionnelle, n'ont certainement pas manqué de confier à Samphân un petit "bonjour", une petite pensée pour moi. J'attends en vain que, après son propre panégyrique, M.  Samphân daigne me transmettre quelques courts messages de mes amis d'outre‑mer…  Mais rien ne sort de la bouche de mon successeur à la tête de l'Etat khmer.

 

        Samphan s'apprête à prendre congé de ma femme. Je le retiens.

        "Excellence veuillez m'accorder dix minutes d'entretien particulier", lui dis‑je. "J'ai une humble requête à vous soumettre".

 

        Khieu Samphan a l'air contrarié. L'intense satisfaction qui se lisait sur son visage fait place à un brin d'inquiétude.

 

        Je poursuis: "Vous vous rappelez sans doute  ce que vous‑même et Son Excellence Son Sen m'avez dit, il y a plusieurs mois déjà, à propos de mes déplacements à l'étranger. Au nom de notre Angkar, vous me promettiez de favoriser mes voyages en Chine. Tous les six mois, mes médecins à Pékin doivent procéder à l'examen général de mon état de santé. En Avril dernier, au lendemain de ma démission de mes fonctions de chef de l'Etat, vous me demandâtes de "patienter" jusqu'au moment où votre nouveau régime sera consolidé au plan international. Vous venez de souligner que le Kampuchéa Démocratique jouit désormais du plus haut prestige et de la plus grande popularité, soutenu qu'il est par tous les pays non‑alignés ... Excellence, mon épouse et moi avons de graves problèmes de santé. Nous prions l'Angkar de nous accorder la permission de nous rendre à Pékin pour y recevoir des soins médicaux appropriés. Nous vous promettons de séjourner absolument incognito en Chine. Nous n'aurons de contacts qu'avec les médecins chargés par le gouvernement chinois de nous soigner. Nous vous promettons solennellement de rentrer au bercail après un mois de séjour à Pékin".

        Khieu Samphân: "N'allez pas déranger nos amis chinois. Ils sont très occupés".

        Moi: "Mais ils reçoivent chaque jour d'innombrables visiteurs venus de tous les coins du monde!"

        K.S.: "Il s'agit là de délégations officielles qui vont à Pékin pour affaires d'Etat. Vous, Samdech, vous n'êtes plus qu'un retraité!"

        Moi: "Madame Chou En‑lai, les plus hauts personnages de la R.P. de Chine m'ont pourtant affirmé que je serais toujours le bienvenu en Chine "ma seconde patrie" selon les dirigeants chinois eux‑mêmes!"

        K.S.: "Veuillez penser au Motanapheap Cheat ‑ la fierté nationale! Ici, à Phnom‑Penh, nous avons de très bons médecins. Nous avons surtout Bang (frère aîné) Thieunn (le Docteur Thiounn Thieunn, Ministre de la santé khmer rouge). Il sera à même de résoudre tous vos problèmes de santé. Faites lui confiance".

        Moi: "Excellence, ma femme a besoin d'être examinée par une gynécologue. Chez nous il n'y a pas de gynécologue. Je prie notre Angkar très respecté d'autoriser mon épouse à se rendre seule, sans moi, à Pékin pour se faire soigner dans un hôpital de la Capitale ou d'une province de Chine. Son voyage et son séjour en Chine pourront être entourés du secret le plus absolu".

        K.S.: "Je vais être franc. Le moment n'est pas propice à un déplacement de Votre Majesté (en Khmer Preah Karuna. M. Samphan a l'habitude de m'appeler "Preah Karuna" même après l'abolition par les Khmers Rouges, des termes utilisés dans l'ancienne Cour), au dehors du Kampuchéa".

        Moi: "Pourquoi?"

        K.S.: "L'impérialisme américain, la C.I.A. en particulier, cherchent à vous détacher de nous".

        Moi: "Mais je n'irai qu'en Chine et, tout au plus, en RPD de Corée!"

        K.S.: "Votre ancien attaché de presse, M. Nouth Chhoeurm, est un traître et un dangereux agent de la C.I.A. ... De Paris, il pourra vous écrire, vous téléphoner à Pékin".

        Moi: "Ce ne sera pas un Nouth Chhoeurm qui pourra me convaincre de me détacher de notre Angkar!"

        K.S.: "A Hong Kong, se trouve un ami intime de Nouth Chhoeurm qui l'aidera efficacement à vous persuader de passer dans le camp adverse. Cet homme est le Prince Norodom Yuvannath, votre fils aîné!"

        Moi: "Excellence, vous plaisantez Yuvannath est nul en politique. Il sera absolument incapable d'exercer une influence quelconque sur son père! "

        K.S.: "Soyez persuadé que nous ne vous garderons pas prisonnier. Un jour, nous vous permettrons de sortir du Cambodge pour changer un peu d'air, comme vous dites. S'il vous plait, patientez un peu! Si la Princesse votre épouse et vous‑même avez besoin de médicaments spéciaux d'Europe ou d'Amérique, je me chargerai de les faire acheter pour vous. Nous attachons beaucoup d'importance à ce que vous soyez en bonne santé".

 

        Qu'ai‑je d'autre à faire, sinon remercier mon "geôlier‑en‑chef" ?

 

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