LES FRONTIÈRES DU CAMBODGE

 

 

PREFACE

 

de M. Paul Reuter

 

Professeur à la Faculté de Droit

et des Sciences Economiques de Paris

 

L'impression de sa thèse de doctorat, brillamment soutenue devant la Faculté de Droit et des Sciences économiques de Paris, permet à M. SARIN CHHAK de trouver audience auprès d'un public étendu, qui ne manquera pas d'apprécier la conscience, l'inlassable labeur et les mérites de son auteur.

 

L'histoire des frontières du Cambodge est en partie connue en ce qui regarde les relations avec le Siam; elle était totalement ignorée en ce qui concerne les rapports du Cambodge avec les autres entités qui formaient l'Indochine française; on peut même dire qu'en France tout au moins on ne s'est guère soucié de questions abandonnées le plus souvent à l'arbitraire des gouverneurs locaux. Or le livre de M. SARIN CHHAK montre que les lignes divisoires établies et revisées par les autorités françaises ont, dans une mesure variée, mais avec une singulière uniformité de résultats réduit le territoire du Cambodge au profit des entités voisines et surtout de la Cochinchine et ce n'est pas sans quelque gêne que les lecteurs français apprendront par quelles voies ce résultat a parfois été obtenu.

 

De tels errements n'intéressent pas seulement l'historien; ils soulèvent de nombreux problèmes juridiques qui se ramènent à la question essentielle de savoir quelle peut être, après la fin du régime colonial en Indochine, la valeur de ces lignes divisoires ? On comprend certes que tout un continent, l'Amérique du Sud, ait choisi au lendemain de l'indépendance, comme limite des nouveaux Etats, les frontières administratives arrêtées par le colonisateur espagnol; pour artificielles que soient souvent ces dernières, aucun motif inavouable, aucune intention de spoliation ne les avait inspirées; on peut comprendre de même que dans d'autres parties du monde, pour des raisons analogues, de nouveaux Etats se fassent une sagesse de suivre le même principe. Mais lorsque des lignes divisoires ont été modifiées aux dépens d'un Etat protégé, mais au bénéfice d'un territoire sur lequel le colonisateur exerçait des droits plus étendus que ceux du protectorat, on peut se demander quelle est sur le plan des principes, et une fois la colonisation terminée, la valeur de ces lignes.

 

La source des différences qui ne permettent pas d'assimiler cette hypothèse à d'autres comme celles de l'Amérique du Sud, est que l'Etat protégé n'a jamais cessé d'être un Etat et qu'à ce titre la modification de ses frontières était nécessairement soumise à des conditions définies par le droit international.

 

C'est ainsi que l'auteur, à propos du Cambodge, est amené à discuter pied à pied la question des frontières actuelles de son pays en des pages qui seront analysées et discutées, mais dans une matière aussi brûlante il a su garder la mesure et le ton de la recherche scientifique. Les théoriciens du droit international ne manqueront pas de peser les conséquences concrètes que l'on peut attacher à des notions comme celle du vice du consentement, ou celle des obligations qu'impose la représentation d'un autre Etat, et de bien d'autres qui ont été examinées par l'auteur. La théorie de la frontière internationale sortira précisée d'une analyse qui la confronte avec d'autres lignes divisoires qui peuvent matérialiser les limites de l'exercice de diverses fonctions administratives, nationales ou internationales, mais qui ne sauraient pas, par elles seules, régler la détermination des titres de souveraineté.

 

En s'abstenant de toute polémique et en se gardant de tout fiel, M. SARIN CHHAK nous invite aussi à croire que la violence n'est pas le seul recours; si cette espérance doit valoir toujours et partout, elle est pour tous, mais aussi pour les Français, d'un prix particulier lorsqu'il s'agit de ces pays déjà tant éprouvés.

 

Paul REUTER.

 

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